Les trois présidents du Burkina Faso, Mali et Niger

ANALYSE – Comment les pages pro-AES façonnent un narratif sur les réseaux sociaux et compliquent le travail de vérification

Les chefs d'Etat du Burkina Faso, du Niger et du Mali
Cet article est une republication. Il est disponible en entier sur la page d’Africa Check.
Les réseaux sociaux regorgent de contenus favorables aux régimes militaires du Sahel, souvent relayés par des pages partisanes et amplifiés par des deepfakes ou des images manipulées. Ce blog analyse les intentions de ces productions, leurs modes de diffusion et les obstacles rencontrés lors de leur vérification.

L’Alliance des États du Sahel (AES), créée le 16 septembre 2023, regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger autour d’un Accord de défense et d’assistance mutuelles. Les trois États sont dirigés par des militaires arrivés au pouvoir par des coups d’État perpétrés en 2020 (Mali), 2022 (Burkina Faso) et 2023 (Niger). 

À la suite du coup d’État en 2023 au Niger, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) avait brandi de nombreuses menaces à l’encontre du pays. Des sanctions économiques ont été imposées au Niger, avant d’être  finalement levées en février 2024. La CEDEAO a aussi agité la menace d’une intervention militaire contre le Niger, sans toutefois passer à l’acte.. Cet épisode a été l’une des étapes clés de la dégradation des relations entre les trois pays cités et la CEDEAO, aboutissant, début janvier 2025, à la rupture définitive de leurs relations avec l’organisation intergouvernementale ouest-africaine. L’AES reprochant à la CEDEAO d’être restée « sous le joug de l’ancienne puissance coloniale française »et de freiner sa quête de souveraineté. 

Cette rupture a entraîné des reconfigurations diplomatiquespolitiques et géopolitiques dans la région. Dans cette perspective, en choisissant de renforcer leur emprise sur les médias, les gouvernements de l’AES ont consolidé la construction d’un narratif officiel, étroitement aligné sur leurs priorités politiques. Cette dynamique a redessiné le paysage médiatique au Burkina Faso, au Mali et au Niger, désormais dominé par une pluralité d’acteurs – notamment en ligne – qui véhiculent un message homogène : celui des autorités. 

Dans des publications (1,2,3) faites sur Facebook en avril 2025, des captures d’écrans montrant des posts annonçant le décès du président ivoirien Alassane Ouattara ont été attribués aux médias France 24, Jeune Afrique ou encore Le Figaro. Ces publications, examinées et déconstruites par Africa Check (1,2), sont l’œuvre des pages soutenant les actions des gouvernements de l’AES. 

L’armée numérique des pays de l’AES 

Dans une conférence en ligne publique sur l’intégrité de l’information tenue en mars 2025, Moussa Sawadogo, journaliste et enseignant burkinabé soulignait « qu’un cadre normatif a été mis sur pied pour encadrer le travail des journalistes depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso ». 

« Une stratégie nationale de communication de guerre est en place. Les acteurs des médias doivent éviter de partager toutes informations qui pourraient démoraliser les Forces de sécurité. Toute information produite doit contribuer à l’effort de guerre. Il faut des informations qui mobilisent les populations derrière les FDS (Force de défense et de sécurité, Ndlr), qui ne les critiquent pas », a-t-il rapporté. 

À l’ère du numérique, cette posture a débouché à l’arrivée, aux côtés des médias classiques, de nouveaux acteurs  de l’information. Les plateformes numériques WhatsApp, Telegram, YouTube, X, Instagram et LinkedIn ayant une large base d’utilisateurs en Afrique, sont désormais au centre du nouveau paysage numérique des pays de l’AES. Selon le dernier rapport numérique datant d’Octobre 2025, de Data Reportal, une plateforme fournissant des chiffres sur le numérique à travers le monde, les utilisateurs de ces plateformes ont augmenté dans ces pays. 

Au Niger, le nombre d’utilisateurs de médias sociaux a augmenté de 175 000 (+29,2 %) entre fin 2024 et fin 2025, 772 000 identités d’utilisateurs actifs sur les réseaux sociaux au Niger en octobre 2025. Au Mali, le nombre d’utilisateurs a augmenté de 350 000 (+17,1 %) entre fin 2024 et fin 2025, avec 2,40 millions d’identités d’utilisateurs actifs des médias sociaux au Mali en octobre 2025. Au Burkina Faso, le nombre d’utilisateurs a augmenté de 433 000 (+8,7 %) entre octobre 2024 et octobre 2025, avec 3,90 millions d’identités d’utilisateurs actifs des médias sociaux au Burkina Faso en octobre 2025. 

Ces chiffres montrent la réelle présence numérique d’utilisateurs de ces pays. D’ailleurs fin août 2024, des experts en communication du Mali, du Burkina Faso et du Niger se sont réunis pour jeter les bases d’une plateforme numérique de médias. Un projet de chaîne de télévision commune aux trois pays, a été également discuté. Toutes ces décisions prises démontrent un investissement dans la création d’une information, d’un narratif qui leur est propre, et qui ne serait pas imposé par quelconque force extérieure. 

Depuis l’arrivée au pouvoir des gouvernements actuels dans les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), Facebook a vu émerger une galaxie d’acteurs numériques – influenceurs, fermes à trolls, comptes et pages variés – dont l’activité semble étroitement liée à la diffusion de narratifs favorables aux autorités en place. 

Les indices de cet alignement sont nombreux et visibles : noms de pages évoquant des références patriotiques, localisations, photos de couverture valorisant des figures de leadership militaire ou politique, et descriptions dans la section « À propos » affichant ouvertement leur soutien (1,2,3,4,5,6). 

Cette dynamique ne s’arrête pas là. Au-delà des gouvernements de l’AES, plusieurs de ces acteurs numériques manifestent aussi un alignement stratégique avec des puissances extérieures comme la Russie ou la Turquie. Ce positionnement s’inscrit dans un nouveau cycle de coopération amorcé par les régimes des trois pays de l’AES, qui, en rupture avec leurs partenaires traditionnels occidentaux, multiplient les signes d’ouverture diplomatiquemilitaire et médiatique à l’égard de Moscou. Dans ce contexte, certaines pages et comptes apparaissent comme les relais volontaires – voire instrumentalisés – d’un narratif pro-russe, mettant en avant des thématiques d’anti-impérialisme, de souveraineté et de sécurité régionale.

L’analyse de ces pages, même partielle, révèle un écosystème informationnel profondément orienté, où la neutralité journalistique cède souvent la place à la propagande politique. Le caractère systématique et coordonné de ces publications suggère une volonté délibérée de saturer l’espace numérique avec des discours uniformes, limitant ainsi les marges de contestation ou de pluralisme. Par exemple, dans le rapport de la plateforme Meta, datant de décembre 2025, sur les campagnes de désinformations, il y est mentionné l’existence de campagnes orchestrées minutieusement. Deux cas récents visant plusieurs pays africains ont impliqué des freelances gérant des pages qui se faisaient passer pour des médias locaux, promouvant les intérêts géopolitiques russes et dénigrant les partenariats africains avec la France et les Etats-Unis. 

« Un réseau décentralisé d’individus, se présentant comme des gestionnaires de réseaux sociaux, a mené cette opération principalement au Mali, au Burkina Faso, au Gabon, au Nigeria, en Afrique du Sud, au Sénégal, en Angola et au Bénin »,lit-on du rapport. 

Et cela n’est pas récent, puisqu’en mai 2023, la plateforme Meta publiait déjà une enquête mettant en exergue des campagnes de désinformation coordonnées au Burkina Faso, à partir d’un réseau de sites web se faisant passer pour des médias d’information indépendants au Burkina. 

« Les personnes à l’origine de cette activité publiaient principalement en français des informations et des actualités sur le Burkina Faso, y compris des commentaires positifs sur le capitaine Ibrahim Traoré, chef militaire, les forces armées en général et le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR).  Bien que les personnes derrière cette opération aient tenté de dissimuler leur identité, notre enquête a révélé des liens avec un cabinet de conseil en marketing politique au Togo appelé Groupe Panafricain pour le Commerce et l’Investissement (GPCI) » peut-on lire de leur enquête.

Au travers de leurs différents contenus, se mélangent activisme politiquepropagande numérique, information touchant l’émotionnel et le sensationnel, mais surtout désinformation. Du 1er janvier 2025 au 20 juillet 2025, Africa Check a eu à vérifier au moins 68 publications sur Facebook, publiées par des pages basées dans les pays de l’AES, et qui se sont avérées fausses, trompeuses ou hors contexte. Il s’agit essentiellement de vidéos manipulées (1,2), vidéos générées par IA (1,2), unes de médias français manipulées (1,2), faux propos attribuées à des personnalités publiques (1,2). 

Guerre informationnelle 

Le Sahel, région fragilisée et marquée par des crises sécuritaires, politiques et sociales, est au cœur désormais d’une guerre informationnelle. C’est ce qu’affirmait le 2 juin 2024, Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères, soulignant la croisade informationnelle menée par l’AES contre le « narratif imposé » et véhiculé par « les médias étrangers ». 

« Le narratif que nous avons aujourd’hui nous est imposé par des médias étrangers. Des millions sont investis pour nous faire comprendre qui nous sommes. Pour que le Mali comprenne le Burkina Faso, il faut qu’ils lisent RFI et France 24. (…) Le changement de narratif signifie qu’il faut qu’on se réapproprie notre propre histoire et que nous la contions. (…) Aujourd’hui, ce sont d’autres personnes qui content l’histoire », avait-il indiqué. 

Un changement de paradigme assumé par les autorités des pays de l’AES, qui utilisent les réseaux sociaux dans la diffusion du narratif pro-AES. La guerre informationnelle, qui est aussi asymétrique, transforme ainsi les réseaux sociaux en un champ de bataille stratégique. L’armée numérique de ces pays est désormais le cheval de bataille, destiné à créer des contenus précis, prônant le narratif souhaité.

Bah Traoré LEGRAND, est chercheur malien, spécialiste du Sahel chez WATHI Think Tank. Pour lui, ces pages publient avant tout des types de contenus bien précis. Des contenus touchant l’émotionnel (vidéos, montages), des contenus patriotiques, souverainistes, mais également alarmants. Tous destinés à susciter l’adhésion de la communauté, de la population. 

« Nous avons également la fabrication de toutes pièces de fausses informations, souvent dirigées contre certains types d’acteurs (La France, CEDEAO, Nations Unies, MINUSMA), mais aussi des discours favorables à des pays supportant le régime en place (Russie, Turquie) », élabore t-il également.  

Des propos corroborés par Moussa Sawadogo, qui souligne que le Burkina Faso, en particulier, est confronté à une forme d’infodémie, c’est à dire des informations qui circulent en masse, qui ne sont pas vérifiées et qui nourrissent les craintes, les peurs des populations. « La particularité dans le cas du Burkina Faso est que nous sommes dans une situation où les émotions sont cultivées à fond, pour avoir l’adhésion. Une propagande est faite principalement au niveau des jeunes, mais tous les pans de la société burkinabè sont touchés aujourd’hui par ce phénomène (…) », signale Sawadogo, selon qui « Tous les médias qui font de la résistance en s’abstenant de diffuser des informations officielles, auxquelles peut-être ils ne croient pas, vont se retrouver bannis des activités organisées par le gouvernement. La vérité aujourd’hui est le discours officiel. », ajoute-t-il. 

Un avis que partage Bah Traoré, qui souligne que leurs motivations sont plurielles, mais ont pour but final de nourrir un narratif panafricaniste, souverainiste qui est construit sur l’identité et la résistance. 

« Il y a d’abord des motivations politiques qui tendent à légitimer les régimes militaires et dé-légitimer les opposants et leurs partis politiques. Il y a également des motivations d’ordre géopolitique, ou l’idée est de promouvoir une certaine rupture avec les puissances occidentales, valoriser les partenariats alternatifs (Russie, Iran, Turquie) », conclut le chercheur. 

L’objectif est donc de pointer du doigt un ennemi extérieur, qui serait à la cause de tous les problèmes que pourraient rencontrer les gouvernements des pays de l’AES. Cette armée numérique des pays de l’AES façonnent donc un narratif officiel, voulu par leurs gouvernements. Selon Bah Traoré certains d’entre eux « reçoivent des financements pour des productions de contenu ciblé ». 

Des propos qui sont appuyés par des publications faites par certains de ces acteurs numériques. C’est le cas de ce post fait le 25 août 2025 par la page Facebook Tingin-biiga, ayant 94 000 followers. Cette page, créée en 2022, est localisée au Burkina Faso. L’auteur indique dans la publication le temps passé à concevoir et créer ces publications, le tout avec pour seul but, qu’elles ne nuisent pas aux intérêts du Burkina Faso. Africa Check a eu, en 2025, à vérifier de nombreuses publications fausses ou trompeuses faites par cette page (1,2,3). 

Cette guerre du narratif est également illustrée par un autre post, d’un autre acteur numérique basé dans un des pays de l’AES. Dafgeanne Victor, page localisée au Burkina Faso, souligne également dans un post fait le 11 septembre 2025, cette guerre informationnelle existante entre les gouvernements européens et les pays de l’AES. 

L’objectif et le but recherché derrière la création de ces contenus est donc clair, construire un narratif allant à l’opposé de celui véhiculé par l’occident. Moussa Sawadogo pointe du doigt également cet aspect de la chose soulignant que : « En absence des experts qui refusent désormais de venir sur les plateaux de télévisions, qui occupe l’espace à votre avis ? Ceux qui sont là pour construire un narratif de désinformation, une histoire vraisemblable au yeux du monde. Comme le capitaine Traoré nous l’a dit, il ne faut plus laisser la diffusion de l’information aux journalistes, acteurs des médias. Tout citoyen doit être producteur et diffuseur d’informations ».

Méthodes de diffusion taillées à la mesure de l’audience visée 

Les différents contenus proposés par ces pages utilisent les biais de leur auditoire. En premier lieu, les contenus qui sont mis hors contexte. Il s’agit de la méthode la plus simple, qui est utilisée pour présenter un contenu (image/vidéo) d’une manière qui ne correspond pas à sa signification originale ou à l’événement qu’elle représente. L’avantage de l’image étant d’être efficace, accessible, impactante, compréhensible par tous. Par exemple, des contenus prétendant montrer des migrants nigériens expulsés d’Algérie, des images hors contexte indiquant montrer une usine de fabrication de fer à béton au Niger, une vidéo relayée par des pages du Burkina Faso affirmant montrer un libanais giflant un gendarme ivoirien, ou encore une vidéo hors contexte relayée par une page malienne, prétendant montrer le président ivoirien annonçant sa retraite à l’approche de l’élection présidentielle d’octobre 2025. 

En second lieu, des propos, citations, unes de médias, attribuées au personnalités publiques pour servir le narratif voulu. Ici, de fausses publications annonçant l’arrestation du président du Bénin Patrice Talon après un prétendu coup d’État. Une fausse déclaration attribuée à la présidente de la Namibie au sujet de Donald Trump ; de fausses déclarations attribuées à Usain Bolt au sujet des médias Jeune Afrique, RFI et France 24. On note également les Unes de médias français manipulées, pour faire croire à des attaques terroristes à Paris (1,2). 

Et en dernier lieu, les méthodes les plus marquantes observées ces derniers mois sur les réseaux sociaux. Il s’agit  des vidéos/images manipulées, des vidéos générées par intelligence artificielle, des deepfakes. Une vidéo montrant une « chanson » de R-Kelly en l’honneur du capitaine Ibrahim Traoré, Maitre Gims et Rihanna qui lui dédient des chansons, une vidéo manipulée d’Emmanuel Macron prétendant être homosexuel, une vidéo prétendant montrer la démission du président Togolais Faure Gnassingbé, des vidéos trompeuses prétendant montrer une impressionnante escorte aérienne du président Ibrahim Traoré vers la Russie (1,2), une vidéo à l’aide d’outils d’intelligence artificielle prétendant montrer le président français Emmanuel Macron et sa femme Brigitte Macron se bagarrant. Ces différents contenus foisonnent sur les différentes plateformes numériques et sont au cœur de ce qui ressemble à une campagne de désinformation. 

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