Emergence et cartographie d’un narratif anti-russe dans l’espace informationnel de l’AES

Cet article est une republication d’une note analytique du laboratoire d’analyse d’Africa Check.

Il a été co-écrit par Arnold Faysal BOUKARY et Valdez ONANINA.

L’Alliance des États du Sahel (AES), fondée le 16 septembre 2023 est un bloc régional réunissant le Mali, le Burkina Faso et le Niger autour d’un pacte de défense et d’assistance mutuelles. Ces trois nations ont en commun d’être dirigées par des gouvernements militaires issues de coups d’État successifs en 2020 au Mali, en 2022 au Burkina Faso et en 2023 au Niger. L’arrivée de ces gouvernements militaires a provoqué des tensions avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui a conduit au point de non-retour. Début janvier 2025, les trois pays ont officialisé leur retrait définitif de la CEDEAO. Les dirigeants de l’AES ont justifié cette rupture en accusant l’organisation sous-régionale ouest africaine d’avoir longtemps agi sous l’influence de la France, entravant, selon eux, la marche des États sahéliens vers une souveraineté pleine et entière.  

Dans les faits, le contexte sécuritaire de la région du Sahel, mis en avant comme l’une des causes de cette scission par les dirigeants de l’AES, n’a cessé de se détériorer ces dernières années. Depuis le début des années 2010, les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique ont étendu leur influence dans la région sahélienne. Les opérations Serval (2013-2014) puis Barkhane (2014-2022), menées par l’armée française dans la région, ne sont pas parvenues à éradiquer le terrorisme au Sahel. Cet état de fait a conduit à la fin du partenariat entre la France et les pays de l’AES en 2023. La France a fermé ses bases au Mali, Burkina Faso et au Niger, mettant fin à sa présence militaire historique dans la région. 

L’échiquier sous-régional a ainsi connu une reconfiguration diplomatiquepolitique et géopolitique. Les chefs d’Etat de l’AES ont amorcé un rapprochement avec des puissances étrangères, notamment la Russie. Rencontres entre dirigeants ou ambassadeurs des deux pays, sommet de coopération entre Moscou et l’AES, les exemples de ce rapprochement sont nombreux. 

Mais la présence russe dans les pays de l’AES, c’est peut-être, avant tout, une coopération militaire renforcée (équipements militaires, formation, interventions sur le terrain des opérations) et présentée comme une alternative plus efficace aux anciens partenaires français. Cela a d’ailleurs commencé fin 2021, avec le groupe paramilitaire russe Wagner, notamment au Mali, pour aider l’armée malienne dans sa lutte contre le terrorisme. Les activités de Wagner au Mali sont critiquées: accusations de violation des droits de l’Homme et d’exploitation des ressources minières maliennes. Le rapport  de février 2022 du Digital Forensic Research Lab a révélé que dans les mois qui ont précédé le déploiement de Wagner au Mali, un réseau coordonné de pages Facebook dans le pays présentait la Russie comme un « partenaire viable » et « une alternative à l’Occident ». Questionné sur ces questions en mai 2022, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, affirmait que Wagner était au Mali mais sur une « base purement commerciale ». Quelques années plus tard, un rapport de Human Right Watch publié en juillet 2025, indiquait que « les forces armées maliennes et leur allié, le groupe Wagner soutenu par la Russie, ont perpétré des dizaines d’exécutions sommaires et de disparitions forcées » dans le pays. La présence du groupe militaire russe dans l’écosystème des pays du Sahel est donc officiellement soutenue. En août 2023, la mort du dirigeant de WagnerEvgueni Prigojine, a conduit à une réorganisation de la société militaire privée. L’organigramme a évolué et on a assisté à la naissance de l’Africa Corps, une force militaire directement rattachée au ministère russe de la Défense. Contrairement à Wagner, souvent associé à des opérations offensives directes, Africa Corps met davantage en avant des missions de formation, d’encadrement et de coopération militaire. A ce jour, l’organisme est identifié comme l’un des principaux instruments de l’influence russe au Sahel. 

Les relations de partenariat entre l’AES et la Russie s’accompagnent cependant de zones d’ombre. Des organismes occidentaux et des médias internationaux (1,2,3) affirment qu’il s’agit avant tout d’un échange de bons procédés. La Russie aurait le contrôle des secteurs miniers stratégiques des pays l’AES, et, en contrepartie, ces pays bénéficieraient de toute l’assistance militaire possible. 

Un nouvel espace informationnel dans l’AES

Des critiques sont également fondées sur l’environnement médiatique de l’AES depuis l’arrivée des militaires au pouvoir. Restrictions de la liberté de la presse, suspension des médias, propagande officielle sont désormais les caractéristiques de l’espace informationnel de ces pays. La présence russe au Sahel central se manifeste par une présence accrue des narratifs et des acteurs pro-Russie dans la sphère numérique des pays africains. Les médias russes et les réseaux d’influence pro-russes ont renforcé leur présence dans l’espace informationnel. Dans un cadre relativement formel,  les médias RT et Sputnik ont signé des partenariats avec des agences de presse et médias locaux. Sur un plan beaucoup plus officieux, des écosystèmes de faux comptes et de faux médias se sont déployés sur les différentes plateformes de réseaux sociaux, chapeautés par Africa Initiative, une agence qui sert d’outil d’influence et de propagande au Kremlin pour diffuser des récits favorables à la Russie et contrer l’influence occidentale sur le continent africain.

Dans ce contexte, les réseaux sociaux sont devenus un espace public de substitution. On y assiste quotidiennement à une guerre informationnelle, mêlant de nombreux acteurs numériques, qui ont des positionnements assumés. Cet espace public dans les pays de l’AES est contrôlé par les dirigeants. Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères, soulignait en juin 2024, la croisade informationnelle menée par l’AES contre le « narratif imposé » et véhiculé par « les médias étrangers ».

Une armée numérique, bien outillée façonne donc désormais un narratif favorable aux gouvernements des pays de l’AES. L’objectif étant de construire un narratif allant à l’opposé de celui véhiculé par la France et par l’Occident en général. Ce narratif met en avant les différents nouveaux partenaires de ces pays, et surtout le partenariat AES-Russie. Le 3 avril 2025, la première réunion ministérielle AES-Russie a eu lieu à Moscou. Dans les mois d’août et septembre de la même année, les ministres de la défense et ceux des affaires étrangères des trois pays de l’AES ont rencontré leurs homologues russes, à Moscou, puis à New York. 

La mise en avant d’un narratif anti-occident par cette armée numérique est associée à une guerre déclarée contre ceux qu’ils considèrent comme des alliés de l’occident. Ces derniers mois, les hommes à la tête du Burkina Faso, du Mali, ou du Niger l’ont bien illustré. Ibrahim TraoréAssimi Goita et Abdourahamane Tiani ont ciblé la Côte d’Ivoire et le Bénin, accusant ces deux pays de déstabilisation politique et de complicité avec des puissances étrangères, notamment la France. De ce fait, les différents contenus créés par leurs armées numériques sur les réseaux attaquent quotidiennement les institutions des deux pays, plus précisément le président ivoirien Alassane Ouattara ou encore l’ancien président béninois Patrice Talon. 

Ce nouvel écosystème numérique fait partie d’une stratégie d’influence menée par les Russie ces dernières années en Afrique. Des réseaux d’influence sont créés pour étendre l’influence de la Russie dans le monde, notamment en Afrique. Deux cibles sont dans leur ligne de mire : les audiences francophones d’Afrique de l’Ouest d’un côté et une audience anglophone notamment au Royaume-Uni de l’autre. Les plateformes utilisées sont entre autres les sites internet, comptes obscurs sur la plateforme X, chaînes YouTube. Cette combinaison vise à manipuler les algorithmes des moteurs de recherche et amplifier les narratifs anti-occident et donc pro-russes. L’Afrique est désormais un terrain d’affrontement et d’influence entre la Russie et l’Occident.

Un contre‑discours interne à l’AES remet en cause l’AES et ses alliés russes

Depuis le début de l’année 2026, l’observation des dynamiques narratives dans cet espace laisse entrevoir l’émergence de contenus faux ou trompeurs ciblant l’AES et accusant la Russie d’infractions dans ces pays.

Un deepfake du ministre burkinabé Célestin Simporé, un faux article du média-russe Sputnik, une image générée par intelligence artificielle (IA) d’un hélicoptère en feu sur une base militaire du Burkina Faso, les exemples de désinformation ciblant l’AES sont de plus en plus légion. Dans leurs libellés, ces contenus présentent la Russie comme un nouvel impérialiste, voulant s’accaparer des richesses des pays de l’AES. Dans quel contexte surgit ce narratif anti-russe sur le continent ? Qui sont les acteurs ? Quelles sont les méthodes et les moyens à leurs dispositions ? Ce narratif relève-t-il d’une contestation citoyenne organique, d’une mobilisation coordonnée par des acteurs identifiables, ou d’une opération d’influence extérieure qui s’adosse sur des relais locaux ?

Note méthodologique Le corpus de cette analyse a été constitué à partir d’une collecte manuelle de contenus publiés en ligne entre janvier 2025 et juin 2026. Les recherches ont été effectuées à l’aide du moteur de recherche Google, et sur les principales plateformes (Facebook, X, TikTok, YouTube). La sélection s’est appuyée sur une série de mots-clés et d’expressions liés aux principaux narratifs (mots-clés) étudiés ci dessous : « Russafricain », « Russafricain de Ouaga », « Niger contrat Russie », « Niger uranium Russie », « Niger ressources vente », « CNSP Russie accord », « Africa Corps Mali or », « Wagner Mali mine », « Russie Mali ressources », « viol Mali soldat russe ». Y ont été ajoutées des expressions associées à l’exploitation des ressources naturelles, à la souveraineté des États de l’Alliance des États du Sahel (AES) et aux accusations de violations des droits humains imputées au groupe Wagner puis à Africa Corps.La méthode d’analyse a reposé sur deux points. Une analyse de contenu a permis d’identifier les principaux thèmes, arguments, cadrages narratifs et éléments de langage mobilisés dans les publications. Une analyse de réseaux sociaux a ensuite été conduite afin de mettre en évidence les différents producteurs de contenus, les relais de diffusion. Enfin, un profilage des comptes les plus actifs a été réalisé à partir des informations publiques disponibles (description, localisation déclarée, activité, audience, affiliations revendiquées), afin de mieux catégoriser les acteurs participant à la production et à la circulation des narratifs. Cette méthodologie présente toutefois plusieurs limites. Les informations de localisation reposent principalement sur les informations qui ont été fournies par les utilisateurs ou sur des indices observables, sans qu’il soit toujours possible de vérifier leur exactitude. De même, l’analyse n’a pas permis d’établir les sources de financement ou les éventuels liens organisationnels des acteurs identifiés, en l’absence de données publiques suffisantes. Enfin, le corpus est susceptible de présenter un biais de sélection, dans la mesure où il repose sur des recherches par mots-clés et sur des contenus accessibles publiquement, ce qui peut conduire à sous-représenter certains acteurs, plateformes ou narratifs moins visibles. Un narratif ne doit pas être évalué comme vrai ou faux. Il constitue un cadre interprétatif construit à partir de faits, d’affirmations et de représentations. Notre analyse a consisté à examiner dans quelle mesure les éléments qui le composent sont corroborés par des preuves indépendantes, à identifier les omissions, les généralisations ou les distorsions éventuelles, et à comprendre comment ce récit est produit, relayé et mobilisé dans l’espace informationnel.

Cartographie des narratifs

 L’émergence d’un narratif anti-AES dans l’espace informationnel des trois pays du Sahel central s’inscrit en réponse à un discours institutionnel traitant la Russie comme un partenaire idéal au contraire de la France, et, dans certains cas, de l’Occident. Le narratif principal de cette cette riposte informationnelle pointe du doigt des conditions opaques de la présence russe dans le Sahel. Nos travaux révèlent que ce contre narratif est mené par certains acteurs médiatiques, politiques et de la société civile, basés dans des pays de l’AES, qui soulignent les controverses entourant l’existence de ce partenariat sahélo-russe. Leur discours met en avant les limites des partenariats sécuritaires conclus avec Moscou, les accusations d’exactions visant les forces russes ou leurs partenaires locaux, ainsi que les interrogations sur les véritables intérêts géopolitiques et économiques de la Russie au Sahel central. Le déploiement de  cette construction discursive est assuré par une multitude de comptes de réseaux sociaux apparus ces derniers mois dans le panorama numérique. 

Nous avons pu identifier plusieurs de ces acteurs, de ces pages. Cette identification nous a permis de voir des schémas et des ressemblances dans la manière de faire et de procéder.

Burkina Faso : le concept « Russafricain de Ouaga »

Le discours anti-russe au Burkina Faso est observable dans les publications en ligne en lien avec le repositionnement géopolitique des pays de l’AES. Un monitoring sur la plateforme Facebook nous a permis de voir qu’une expression revient dans de nombreux contenus décrivant les relations entre la Russie et le Burkina Faso. Il s’agit du concept « Russafricain ». Il ressemble dans la forme au concept de « Françafrique »critiqué encore aujourd’hui, et utilisé pour désigner l’ensemble des relations entretenues par la France avec ses anciennes colonies

L’expression « Russafricain » tente donc de positionner la Russie comme la nouvelle puissance néocoloniale, en miroir exact de ce qu’était la Françafrique. Dans les faits, les divers partenariats entre les deux pays, renforcés depuis 2023, témoignent d’un rapprochement diplomatique, économique et idéologique. Sur Facebook, les différents acteurs mettant en avant le concept de « Russafrique » utilisent également une version plus longue : « Russafricain de Ouaga ». Ce concept peut être décomposée ainsi : 

Nos différentes recherches nous ont permis de retrouver sur Facebook, au moins 13 publications archivées (1,2,3,4,5,6,7,8,9,10,11,12,13) comportant le concept « Russafricain ». La plus ancienne des publications Facebook date de mai 2025, et la plus récente date de juin 2026.  

Ci-dessous, quelques exemples de thématiques récurrentes dans ces publications et la trame narrative qui s’en dégage :

Une dizaine de pages ont été répertoriées comme auteurs de ces contenus :

  1. Scoop Africa 
  2. La Dépêche Africaine
  3. Afrique-Liberté
  4. BLK-A
  5. EL Che
  6. Général OSÉE
  7. ivoireinfotv.net
  8. Le Continental Afrique
  9. Les Échos du Faso
  10.  François Xavier Assogbavi

Média Afrique et Scoop Africa sont mentionnées comme les sources des informations sur la plupart de ces pages. La première page a disparu depuis quelques semaines de la plateforme.

D’autres exemples du discours et narratif anti-russe ont été observés ces derniers mois sur la plateforme. Durant le mois de mars 2026, une publication vidéo partagée de nombreuses fois affirment que : « Dans la Commune de #KOKOLOGO au Burkina Faso, les habitants protestent en ayant appris la vente de leurs terres à des exploitants d’or Russes ». 

La scène de la vidéo donne à voir un groupe de plusieurs dizaines de personnes rassemblées sous un grand arbre, et semblant en colère. On aperçoit, non loin d’eux, un véhicule blanc stationné sur lequel on peut lire : “Gendarmerie”. Les personnes sous l’arbre se dispersent au fur et à mesure de la vidéo, tout en semblant proférer des invectives envers les gendarmes. 

Elle a été publiée le 25 mars 2026 pour la première fois par la page Facebook Scoop Africa. Elle a été relayée par les pages suivantes : La Dépêche AfricaineEspiègle et par de nombreux groupes publics (1,2,3,4,5). Nos vérifications révèlent que la séquence ne parle pas de terre prise par des exploitants d’or russe, mais de problèmes de lotissement entre habitants.

Face à ces exemples de discours anti-russe, la question est donc de savoir qui sont ces acteurs derrière ce genre de publications ? Sont-ils portés par des opposants au gouvernement du capitaine Ibrahim Traoré ou par d’autres figures politiques identifiables ? 

Mali : Vol de l’or et violences d’Africa Corps

Au Mali, des ONG et des observateurs internationaux accusent Africa Corps et la Russie d’exploiter les ressources minières du Mali, ou encore de violences sur les civils (12345). Bamako, de son côté, a toujours démenti ces allégations et réaffirmé son partenariat avec la Russie. Le Collectif pour la défense des militaires soulignait en août 2025 : « Ces allégations ne sont qu’une campagne de propagande visant à salir l’image du pays et à décourager le peuple malien dans sa quête de souveraineté (…) la Russie est un partenaire stratégique qui a renforcé nos capacités militaires et a contribué à faire de notre armée une force respectée et redoutée ».

Sur Facebook, nous avons identifié au moins 4 publications, dont 2 articles de presse en ligne (1,2,3,4) portant sur ce discours. La plus ancienne date de mai 2026 et la dernière de juin 2026. 

Les opérations militaires menées au Mali par la Russie sous la coupole d’Africa Corps sont également pointées du doigts. Des organismes internationaux accusent la Russie de violations des droits humains, d’exécutions extrajudiciaires, de disparitions forcées ou encore de violences contre les populations civiles (123,4,5). 

Sur Facebook, ce discours est également relayé : nous avons archivé huit publications (1,2,3,4,5,6,7,8) qui le reprennent, dont certaines émanant de sites d’information en ligne. La plus ancienne datant de février 2025 et la plus récente d’août 2026. Les pages Facebook auteurs de ces publications sont entre autres les suivantes.  

Nos recherches ont identifié la page Non au Mirage Russe comme jouant un rôle clé dans la propagation du discours anti-russe sur la plateforme. Des publications quotidiennes mettant en avant les narratifs présentés ci-dessus sont faites par cette page ici.

Créé le 4 février 2026, cette page arbore des éléments visuels montrant son hostilité à la présence russe en Afrique, ainsi qu’un slogan stipulant : « Promesses russes = illusions ».

Entre février 2026 et juin 2026, nous avons compté au moins 107 publications faites par cette page. En observant les informations sur la transparence, on note qu’elle se présente comme une agence de Média et est gérée par 7 connexions depuis la Tunisie. 

Cette page traite principalement du « vol des ressources de l’AES par la Russie et des violences commises par l’Africa Corps contre les civils », à travers différents formats de contenu incluant du texte, des vidéos et des infographies générées par IA.

Niger, « main basse » sur les contrats liés aux ressources naturelles 

Au Niger, le discours anti-russe se concentre davantage sur les contrats d’exploitation des ressources naturelles qui ont été signés par le Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP : gouvernement militaire au pouvoir depuis 2023) avec la Russie. Des médias internationaux soulèvent des inquiétudes (1,2,3) concernant la transparence, les conditions financières de certains rapprochements entre le Niger et des acteurs russes, notamment dans les secteurs de l’uranium et de la défense. 

En 2024, une enquête de l’agence Bloomberg, a fait état de pourparlers entre Rosatom la compagnie nucléaire d’Etat russe et le CNSP. « La Russie chercherait à s’emparer des actifs d’uranium détenus par des Français au Niger », lit-on dans cette enquête. 

Quelques mois plus tard, en juin 2025, le CNSP a retiré et nationalisé les permis d’exploitation de l’uranium détenus par Orano (entreprise française) permettant à Niamey de prendre le contrôle. Les autorités nigériennes accusent l’ancien partenaire français d’avoir tiré un avantage disproportionné de l’exploitation de l’uranium. Orano a contesté ces accusations et engagé des procédures. Il s’agissait de la seule mine d’uranium encore en activité, exploitée depuis 1971 par le groupe français. Un mois plus tard, en juillet 2025, le Niger et la Russie ont signé un mémorandum d’entente dans le domaine du nucléaire civil et de l’exploitation de l’uranium.

Cette suite de moments clés a soulevé des questionnements, notamment du côté du gouvernement français qui alertent sur des conditions « qu’ils jugent opaques » dans les accords signés par les deux pays. En novembre 2025, les autorités françaises ont affirmé qu’un accord présumé de 170 millions de dollars entre le Niger et Rosatom porterait sur l’acquisition de 1 000 tonnes d’uranium produit par une ancienne mine d’Orano. Cet accord a été démenti par la suite par le Niger et la société russe Rosatom. 

En ce qui concerne les termes de contrats jugés défavorables au Niger dans les accords signés avec la Russie, ce discours existe dans la sphère numérique d’après nos recherches. Nous avons pu le répertorier partager au moins deux fois sur la plateforme Facebook (1,2).

Ces publications affirment : « Les nouveaux accords semblent moins avantageux financièrement que les anciens contrats avec Orano. Alors que les contrats de 2023 tournaient autour de 196 500 USD par tonne, les ventes récentes de stocks à la Russie auraient été conclues autour de 170 000 USD par tonne, malgré la hausse des prix mondiaux de l’uranium. Le Niger aurait ainsi accepté un prix inférieur (…) »

D’autres publications, archivées ici, ont été identifiées comme relayant le discours anti-russe au Niger.

  • TikTok

Une recherche non exhaustive menée sur la plateforme TikTok montre que les discours anti-russes présentés ci-dessus s’y retrouvent également, le plus souvent sous forme de courtes vidéos. Nous les avons archivées ici. Un compte a principalement attiré notre attention : Couleur africaine.

Suivie par près de 442 000 personnes et totalisant plus d’un million de mentions « J’aime », il publie un volume important de contenus relayant les discours anti-russes présentés dans le corpus. Ci-joint quelques exemples(1,2,3).

Éléments transversaux aux trois pays

De la cartographie des narratifs anti-russe présentés plus haut, il ressort trois thèmes récurrents dans les discours critiques à l’égard de la Russie et de ses partenaires sécuritaires dans les pays de l’AES. Il s’agit de l’exploitation des ressources naturelles par la Russie, l’atteinte à la souveraineté nationale et les violences contre les populations civiles.

Ces thèmes sont également ceux que l’on retrouve dans le discours critique à l’égard de la France ces dernières années en Afrique francophone. Le discours Anti-France est une contestation profonde des relations politiques, économiques et militaires liant la France à ses anciennes colonies. Les exemples de ce discours sont légions. Du slogan : « Non à la France », à la contestation du franc CFA dénoncé comme un des outils de dépendance économique, ou encore les interventions militaires françaises au Sahel jugées comme une atteinte à la souveraineté de ces pays.  

Dans le discours anti-russe observé ces derniers mois dans l’espace numérique, ces mêmes exemples reviennent. Les vocabulaires sont donc quasi-identiques et interchangeables. Les termes de « néocolonialisme », « impérialisme », « mercenaires » et « génocide » sont employés pour délégitimer la France, puis la Russie. Les discours anti-russes et anti-français s’articulent, le plus souvent, autour de publications sur le « vol des ressources » et le « pillage économique ».

Ces thèmes sont également ceux que l’on retrouve dans le discours critique à l’égard de la France ces dernières années en Afrique francophone. Le discours Anti-France est une contestation profonde des relations politiques, économiques et militaires liant la France à ses anciennes colonies. Les exemples de ce discours sont légions. Du slogan : « Non à la France », à la contestation du franc CFA dénoncé comme un des outils de dépendance économique, ou encore les interventions militaires françaises au Sahel jugées comme une atteinte à la souveraineté de ces pays.  

Dans le discours anti-russe observé ces derniers mois dans l’espace numérique, ces mêmes exemples reviennent. Les vocabulaires sont donc quasi-identiques et interchangeables. Les termes de « néocolonialisme », « impérialisme », « mercenaires » et « génocide » sont employés pour délégitimer la France, puis la Russie. Les discours anti-russes et anti-français s’articulent, le plus souvent, autour de publications sur le « vol des ressources » et le « pillage économique ».

Par ailleurs, nos recherches ont mis en évidence une forte circulation transnationale des contenus informationnels au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) : une publication, une vidéo ou une image diffusée au Burkina Faso est très fréquemment et rapidement reprise au Mali et au Niger par un réseau de pages coordonnées. Une enquête de la cellule Info Vérif de Radio France Internationale (RFI), publiée en mars 2026, révèle l’existence d’un réseau de faux comptes sur les réseaux sociaux ciblant les pays de l’Alliance des États du Sahel. Ces pages et comptes diffusent des contenus véhiculant un discours anti-russe.

Profils et géographie des acteurs

Nous présentons ci-dessous une liste non exhaustive de 22 pages Facebook identifiées comme créant ou relayant des discours anti-russes. Ces pages ont été retenues selon les critères suivants : au moins 3 publications relayant des discours anti-russes, une fréquence de publication régulière, le nombre d’abonnés, ainsi que la récurrence de publications fausses ou trompeuses.

  1. Scoop Africa (1,2,3)
  2. Non au Mirage Russe (1,2,3)
  3. La Dépêche Africaine (nom depuis juillet 2026 : Afro News) (1,2,3
  4. Afrique-Liberte (1,2,3)
  5. Le Continental Afrique (1,2,3)
  6. Les Échos du Faso (1,2,3)
  7. Général OSÉE (1,2,3)
  8. ivoireinfotv.net (1,2,3)
  9. Christian Navaro II (1,2,3)
  10. Nouvou Berte (1,2,3)
  11. RCA Sans Masque (1,2,3)
  12. Notre Sénégal (1,2,3)
  13. BLK A (1,2,3)
  14. Actualités Brûlantes du Sahel (1,2,3
  15. Kouassi Edouard (1,2,3)
  16. Ibrahim Ag Abdoulmalik (1,2,3)
  17. YS YS (1,2,3)
  18. Djabire Marwan Ouédraogo (1,2,3)
  19. Ouaga FM (1,2,3)
  20. Zapping CI (1,2,3)
  21. Naïm Touré Officiel (1,2,3)
  22. François Xavier Assogbavi (1,2,3)

Profilage des acteurs

À partir des informations de transparence disponibles dans la section « À propos » des pages, nous avons pu réunir plusieurs éléments concernant les différents acteurs :

ComptesPlateformeLocalisation déclaréeDatedecréationAbonnésTypePays de l’AES ciblé
Scoop AfricaFacebookCôte d’Ivoire31/05/202541kActivisteLes 3
La Dépêche Africaine Facebook
X
Côte d’Ivoire05/07/20254,2kActivisteLes 3
Non au Mirage RusseFacebookTunisie04/02/202611kActiviste Les 3
Afrique-LiberteFacebookCôte d’Ivoire16/10/202518kActivisteLes 3
Le Continental Afrique FacebookCôte d’Ivoire18/05/20255,3kActivisteLes 3
Les Échos du FasoFacebookCôte d’Ivoire19/05/20255,5kActivisteLes 3
Actualités Brûlantes du SahelFacebookEtats-Unis02/08/202329kActivisteLes 3
Général OSÉEFacebookCôte d’Ivoire28/11/2025231kCréateur digitalLes 3
ivoireinfotv.netFacebookCôte d’IvoireEtats-Unis23/03/2020221kMédia(Producteur)Mali et Burkina
Christian Navaro IIFacebookCôte d’Ivoire13/10/202285kCréateur digitalBurkina Faso
Nouvou BerteFacebookAucune localisation disponible14/04/20094,8kCréateur digitalLes 3
RCA Sans MasqueFacebookTunisie28/01/202610kCréateur digitalLes 3
Notre SénégalFacebookTunisie22/11/202313kCréateur digitalLes 3
BLK AFacebookCôte d’Ivoire29/09/2022135kCréateur digitalLes 3
Kouassi EdouardFacebookAucune localisation disponible10/03/20166,2kCréateur digitalLes 3
Djabire Marwan OuédraogoFacebookCôte d’Ivoire23/01/202431kCréateur digitalLes 3
Ouaga FMFacebookCôte d’Ivoire14/07/20175,7kMedia (Amplificateur)Les 3
Ibrahim Ag AbdoulmalikFacebookAucune localisation disponible2/06/20125,7kCréateur digitalMali
YS YSFacebookEmplacement masqué par le gestionnaire de la Page 11/03/2020117kCréation digitaleLes 3
Zapping CIFacebook Côte d’IvoireCentrafrique07/08/2020178KMediaLes 3
Agora AfricaineFacebookItalie/Cameroun27/07/2015206kMediaLes 3
Naïm Touré OfficielFacebookCôte d’Ivoire18/11/202548kCréation digitaleBurkina Faso/Mali
François Xavier AssogbaviFacebookFrance07/11/200728kCréation digitaleLes 3

Géographie des émetteurs : la piste ivoirienne

La répartition géographique des comptes ci-dessus fait apparaître une concentration en Côte d’Ivoire, avec 13 des 24 comptes sont localisés dans ce pays (la localisation de 5 comptes n’a pu être établie). Cette surreprésentation ivoirienne interroge et nous a conduits à examiner les raisons pour lesquelles des acteurs basés en Côte d’Ivoire s’investissent particulièrement dans le traitement de la situation au sein de l’AES. Plusieurs explications plausibles peuvent être utilisées pour expliquer la surreprésentation de la Côte d’Ivoire dans le corpus étudié. 

Tout d’abord, une proximité géographique entre la Côte d’Ivoire et les pays de l’AES. Le pays partage des frontières terrestres avec le Mali et le Burkina Faso. Les questions sécuritaires dans ces deux pays ont donc des conséquences directes pour la Côte d’Ivoire qui pourraient voir un afflux de population de ces pays, comme un risque d’expansion des groupes armés vers ses régions nord. À cette proximité géographique s’ajoute une proximité humaine et culturelle : les régions frontalières ivoiriennes partagent avec le Mali et le Burkina Faso des populations appartenant aux mêmes groupes ethniques et aux mêmes usages, ce qui explique en partie une porosité informationnelle qui dépasse le seul cadre des frontières étatiques.

Ensuite, les critiques récurrentes des autorités de l’AES (1,2) contre certains dirigeants ouest-africains, notamment le président ivoirien Alassane Ouattara, sont une explication. Après les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la Côte d’Ivoire a soutenu les sanctions décidées par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest contre les gouvernements militaires (1,2). Une étape clé dans les relations entre le pays et l’AES. Les autorités de l’AES présentent leurs prises de pouvoir comme une réponse aux crises sécuritaires et politiques, tandis qu’Alassane Ouattara a réaffirmé à plusieurs reprises son attachement au respect de l’ordre constitutionnel. 

Un autre facteur pourrait expliquer cette représentation. Les enquêtes récentes sur la guerre de l’information en Afrique de l’Ouest révèlent que la Côte d’Ivoire est principalement la cible d’opérations de désinformation pro-russes, portées par des pages pro-AES (1,2,3). 

Cas d’étude de la page « Afrique Liberte » sur Facebook

Des différentes pages portant les narratifs anti-russe, présentés plus haut dans le corpus, nous avons décidé de faire un focus sur la page Afrique-Liberte

Le choix de cette page s’est effectué sur un paramètre. De toutes les pages mentionnées dans le corpus, elle est la seule à avoir partagé tous les narratifs anti-russes. Du concept de russafricain de Ouaga, à l’exploitation des ressources naturelles par la Russie en passant par l’atteinte à la souveraineté nationale et les violences contre les populations civiles, comme documenté ici (1,2,3,4,5). 

Créée le 16 octobre 2025, cette page se présente sur Facebook comme celle d’un « Journaliste ». Au moment de la rédaction de cette note, elle est suivie par au moins 18 000 personnes. Elle publie en français et est administrée par deux personnes localisées en Côte d’Ivoire.

La photographie de profil recourt à un montage visuel dont la charge symbolique est à souligner : les dirigeants des pays membres de l’AES y sont représentés vêtus de tenues traditionnelles féminines, tandis que le président russe Vladimir Poutine est positionné au-dessus d’eux dans la composition. Ce choix iconographique, par la féminisation dégradante imposée aux chefs d’État sahéliens et leur mise en scène sous l’autorité visuelle de Poutine, relève d’un registre moqueur et humiliant, construisant une hiérarchie symbolique de soumission plutôt qu’un simple habillage esthétique de la page.

Cette page n’avait souscrit à aucune annonce publicitaire au moment de la publication de cet article. 

La page « Afrique Liberte » ressemble dans la forme à celle d’un compte militant. Le ton employé dans les publications est cru, militant, incisif. Elle crée elle-même des fausses informations, des discours anti-russe. Elle relaie de nombreuses publications qu’elle source par le nom d’une page dénommée Média Afrique. Nous avons essayé de retrouver cette dernière sur la plateforme, sans succès.

Les médias en ligne : relais ou producteurs ?

Nous avons recensé les médias en ligne francophones qui ont relayé ou produit des contenus relevant de ce narratif anti-russe. Il est important de distinguer deux catégories dans ces médias : les médias d’information qui rapportent des faits documentés et les médias d’analyse ou d’opinion qui développent une lecture plus critique.

Les médias d’information classiques tels que RFI, Le Monde Afrique, Jeune Afrique, TV5Monde Info ou encore France 24 traitent régulièrement des accusations d’exactions attribuées à Wagner ainsi que des intérêts miniers russes dans la région. Ils s’appuient à cet effet sur les rapports des Nations unies, sur ceux d’ONG telles que Human Rights Watch ou Amnesty International, ou encore sur des enquêtes journalistiques attribuant à Wagner ou à Africa Corps des violations des droits humains commises lors d’opérations au Mali ou en République centrafricaine.

D’autres médias eux (ici) ont publié des articles avec une lecture plus explicitement critique de la stratégie russe en utilisant parfois un vocabulaire militant, comme « russafricain ». Nous avons d’ailleurs retrouvé un site web où ce terme apparaît. Il s’agit du média togolais NDA Afrique. 

Cependant, tout au long de notre recherche, nous n’avons pas trouvé des médias qui ont une position éditoriale clairement anti-russe dans leur couverture de l’AES.

Chronologie et dynamiques de diffusion

Datation des premières occurrences

Une datation systématique et précise des occurrences n’est pas possible sur une plateforme comme Facebook sans recourir à des outils internes à l’entreprise. Nous avons donc procédé manuellement, en recherchant l’historique des publications relatives aux différents narratifs présentés dans le corpus.

Cette recherche a été menée à l’aide de plusieurs mots-clés et expressions, parmi lesquels : « Russafricain », « Africa Corps Mali or », « Wagner Mali mine », « Russie Mali ressources », « viol Mali soldat russe », « Niger contrat Russie », « Niger uranium Russie », « Niger ressources vente », « CNSP Russie accord ».

Au Burkina Faso, les premières occurrences identifiées du narratif anti-russe remontent à mai 2025. Au Mali, elles remontent à mai 2026. Au Niger, elles remontent à janvier 2026.

Nous n’avons pas noté d’élément déclencheur factuel qui pourrait expliquer la publication de ces narratifs. 

Cartographie des plateformes 

Facebook est la plateforme dominante parmi les différentes plateformes de réseaux sociaux. La majorité du discours anti-russe observé y est. Il s’agit avant tout de textes, de publications accompagnés de photos. Pour le type d’acteurs, il s’agit de pages, de sociétés de médias et d’actualités. Ce narratif est présent sur la plateforme X, mais uniquement partagé par des profils spécifiques comme : La dépêche africaine. Ce profil publie très souvent le même type de contenu que celui sur sa page Facebook. Sur TikTok, c’est essentiellement du contenu créé par la page Couleur africaine. Sur les plateformes Threads, YouTube, nous n’avons pas pu relever des évidences probantes de ce narratif.

Portée et engagement

Nous avons identifié les 5 publications les plus virales du corpus (toutes plateformes confondues). Leur viralité reste relativement faible comparée à celle des publications portant des narratifs pro-russes ; l’enjeu ici n’est pas l’ampleur de la diffusion, mais le repérage de l’émergence de ce narratif anti-russe.

  1. François Xavier Assogbavi

Une publication du 9 mai 2026 prétend que le président malien Assimi Goïta a versé 2 millions de dollars à Vladimir Poutine : « 2 millions de dollars soit plus de 1.115 milliards FCFA. C’est le montant que le terroriste Russafricain, Assimi Goita, vient de verser à son maître blanc, Vladimir Poutine, pour le déploiement à Bamako de 120 militaires Russes », lit-on. Elle a recueilli 314 mentions j’aime, plus de 1000 commentaires et 16 partages au 1er juillet 2026.

  1. Scoop Africa

Cette publication prétend montrer, dans la commune de Kokologo au Burkina Faso, des habitants protestant après avoir appris la vente de leurs terres à des exploitants d’or russes. Elle a recueilli 194 mentions j’aime, 17 commentaires et 11 partages au 1er juillet 2026.

  1. Les Echos du Faso

Cette publication affirme qu’une banque de Moscou va désormais conserver les réserves d’or du Burkina Faso, avec 25 % d’intérêt mensuel au profit de la Russie. Elle a recueilli 182 mentions j’aime, plus de 200 commentaires et 5 partages au 1er juillet 2026.

  1. EL Che

Cette publication affirme : « L’armée burkinabè, une armée inutile 🇧🇫. Le Général de Brigade Gilbert Ouedraogo, ancien chef d’état-major de l’armée burkinabè en 2021, est sur la liste des officiers qui seront arrêtés le 22 avril 2026 ».
Elle a recueilli 206 mentions j’aime, 345 commentaires et 53 partages.

  1. Djabire Marwan Ouédraogo

Cette publication prétend que « l’État malien n’est plus dirigé depuis Koulouba, mais téléguidé depuis Moscou (…) ». Elle a recueilli 288 mentions j’aime, 161 commentaires et 59 partages. 

Fact-checking

1 – L’affaire de Kokologo (Burkina Faso)

Le 25 mars 2026, une publication vidéo partagée par la page Facebook Scoop Africa, prétend montrer d’après sa légende: « Dans la Commune de #KOKOLOGO au Burkina Faso, les habitants protestent en ayant appris la vente de leurs terres à des exploitants d’or Russes ». 

La ville de Kokologo est approximativement à 45 km de la capitale Ouagadougou

La scène de la vidéo donne à voir un groupe de plusieurs dizaines de personnes rassemblées sous un grand arbre, et semblant en colère. On aperçoit pas loin d’eux un véhicule blanc stationné, sur lequel on peut lire : “Gendarmerie”. Les personnes sous l’arbre se dispersent au fur et à mesure de la vidéo, tout en semblant proférer des invectives envers les gendarmes. 

D’une durée de trois minutes et 44 secondes, la vidéo a été partagée également sur la plateforme par plusieurs autres pages (1,2,3,4,5,6). 

Vérification faite, la légende de cette publication est trompeuse. Nous avons pu entrer en contact avec deux fact-checkeurs et deux journalistes burkinabè. Parmi eux, Adnan Sidibé, journaliste et fact-checker burkinabé. Il indique à Africa Check que la langue parlée dans la séquence vidéo est le Mooré, et qu’il n’y a aucune allusion à la Russie dans ladite séquence. 

La traduction de la séquence en français se présente comme suit : 

« Nous sommes à Kokologo. Des ressortissants de notre localité, qui disent être des notre, veulent lotir nos terres par la force. Ils n’ont demandé à personne, ils ont juste dit que c’est une obligation de procéder au lotissement. Nous ne sommes pas d’accord. Si nous avons des soucis et venons à la mairie, ne les résolvez pas pour nous (apparemment adresser aux agents de la Mairie ). Votre mission est de nous protéger et non distribuer des terres (adresser aux gendarmes sur place) (…) ». 

Nos différentes recherches à l’aide d’outils de recherche inversée d’image et d’OSINT ne nous ont pas permis de retrouver l’origine de cette séquence vidéo. Nous ne pouvons établir avec certitude que deux points : 

  • Les personnes s’exprimant dans la séquence vidéo parle le Mooré, une langue principalement parlé au Burkina Faso
  • L’audio de la séquence ne parle pas de terre prise par des exploitants d’or russe, mais de problèmes de lotissement entre habitants. 

D’autres recherches nous permettent de voir que des opérations de lotissement jugées irrégulières se produisent depuis des années au Burkina Faso. Cependant, nous n’avons trouvé aucune preuve publique attestant de la vente de terres à des opérateurs russes à Kokologo.

Cette vidéo est donc une manipulation pour faire croire au narratif de la Russie s’accaparant de terres au Burkina Faso. 

  • Les accusations de pillage minier et de violences au Mali

Dans le cadre des accusations de pillage minier, nous avons consulté les derniers documents officiels sur le sujet. Il s’agit des rapports validés de l’ITIE (l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives), des informations sur le site du ministère des mines du Mali (1,2,3). 

Ces informations recensent les principaux titulaires de permis miniers, les flux financiers entre les entreprises extractives et l’État. Jusqu’aux dernières publications disponibles, ils ne mettent pas en évidence un transfert massif de permis minier au profit d’entités russes. Les principaux producteurs d’or restent dominés par des groupes canadiens, australiens, sud-africains et britanniques.

(Capture du dernier rapport validé par l’ITIE pour le Mali)

Les principales accusations de pillage minier proviennent d’organisations internationales de recherche (1,2,3). En 2022, la France accusait le groupe russe Wagner de piller les ressources du Mali

Depuis 2021, plusieurs accords de coopération ont été annoncés entre Bamako et Moscou :

  • coopération militaire 
  • fourniture d’armements 
  • coopération énergétique 
  • coopération nucléaire

Aucun document officiel publié ne montre cependant que le gouvernement malien aurait cédé des mines d’or à la Russie dans des conditions préférentielles.

Selon les informations que nous avons au moment où nous écrivons cet article, aucune preuve publique ne démontre une privatisation d’actifs miniers au profit de la Russie.

En ce qui concerne les violences sur les civils, des rapports d’organisations comme Humans Right Watch, les Nations Unies ou des enquêtes journalistiques comme les Forbidden Stories, décrivent des violences russes au Mali. 

  • Massacre de Moura (mars 2022), rapport du Haut commissariat des Nations Unies. Plus de 500 personnes ont été tuées lors d’une opération menée conjointement par les Forces armées maliennes et des personnels militaires étrangers présumés appartenir au groupe Wagner. Le rapport évoque des exécutions sommaires, des actes de torture et des violences sexuelles pouvant constituer des crimes de guerre.
  • Une enquête du média Le Monde, publiée en juin 2026, indique que les militaires russes qui ont remplacé Wagner au Mali, multiplient atrocités et mises en scène morbides. 
  • Une enquête de Human Rights Watch documente : des disparitions forcées, des exécutions extrajudiciaires, des détentions arbitraires, des assassinats de civils peuls.
  • Les contrats nigériens avec la Russie

Les recherches permettent d’établir que le Niger a effectivement signé, depuis juillet 2023 arrivée du CNSP au pouvoir, plusieurs accords de coopération avec la Russie. 

Cependant, les contrats détaillés, leurs clauses financières et leurs conditions d’exécution ne sont pas publics. Il ne nous est donc pas possible d’affirmer que ces nouveaux accords sont plus défavorables au Niger que les anciens précédemment conclus avec ses partenaires occidentaux. Cette absence de transparence documentaire constitue elle-même une limite importante dans l’évaluation que nous menons. 

Nous avons cependant pu trouver des informations publiques concernant le type de contrat qui étaient signés entre le Niger et Orano, le groupe français qui exploitait jusqu’en juin 2025, l’uranium au Niger. 

Dès le 2 février 1968, la Somaïr, qui était la principale mine en activité au Niger, signe avec le gouvernement nigérien sa « convention d’établissement de longue durée », qui fixe plus précisément les conditions d’exploitation du gisement. Orano détenait environ 63 % du capital de cette filiale, tandis que l’État nigérien en possédait près de 36 % via la SAOPANIM. 

Le « deal » entre la France et le Niger concernant l’uranium avait une particularité : le prix conventionnel auquel l’uranium nigérien est vendu se négocie chaque année au sein du conseil d’administration des grandes sociétés du pays. Ce « prix Niger », a été pendant des décennies sources de conflits entre les deux pays. Il détermine in fine le montant qui reviendra au Niger, via « la redevance minière (calculée en pourcentage du montant des ventes), l’impôt sur les bénéfices industriels et commerciaux (calculé en pourcentage des bénéfices de la Somaïr et de la Cominak) et le dividende versé aux actionnaires (au prorata de leur participation au capital) »

 Plus le « prix Niger » est élevé, plus les recettes de l’État nigérien sont élevées. 

« Le Niger a, pendant cinq décennies, subi la très forte volatilité des prix de l’uranium naturel sur les marchés. De longues périodes de prix bas – loin de la « valeur » spécifique qu’on lui assignait lors des négociations avec Paris – ne lui ont pas permis de tirer profit de l’exploitation d’un minerai pourtant stratégique », lit-on de cette enquête d’Afrique XXI, un consortium de journalistes, universitaires et militants associatifs

Tableau fact-check des principales affirmations du corpus

Publications organiques ou opérations d’influence ?

L’examen du corpus révèle une diffusion récurrente de plusieurs narratifs anti-russes dans l’espace informationnel de l’Alliance des États du Sahel. Quatre récits dominants se dégagent : l’exploitation des ressources naturelles par la Russie, l’atteinte à la souveraineté nationale, les violences attribuées à Wagner puis à Africa Corps, et l’usage du terme « Russafricain ». Leur récurrence, la similarité de certaines formulations d’une page à l’autre, ainsi que le recoupement de sources entre plusieurs relais, pourrait constituer des indices (non des preuves) d’une dynamique de diffusion structurée plutôt que d’occurrences isolées.

Ces éléments ne suffisent cependant pas, à eux seuls, à établir une coordination au sens strict. La reprise d’un même narratif par des acteurs distincts peut procéder de logiques convergentes mais indépendantes : intérêt éditorial, proximité idéologique, ou implication directe des publics concernés, sans supposer de pilotage commun. Distinguer une convergence organique d’une coordination délibérée exige donc d’examiner la solidité factuelle des narratifs eux-mêmes, et non uniquement leur mode de circulation. Sur ce point, le corpus présente une hétérogénéité significative dans le niveau d’étayage des affirmations : 

  • Un premier ensemble repose sur des faits documentés : les accusations de violations des droits humains imputées à Wagner puis à Africa Corps sont corroborées par des organisations internationales et des enquêtes journalistiques indépendantes.
  • Un second ensemble n’a pu être vérifié à partir des sources publiques consultées : les allégations de vente de terres à Kokologo à des opérateurs russes, de pillage systématique des ressources minières maliennes, ou l’affirmation selon laquelle les nouveaux contrats russo-nigériens seraient nécessairement plus défavorables que les précédents.

Un narratif partiellement fondé mais amplifié sans nuance ne relève pas forcément de la manipulation. Mais les approximations et les manipulations doivent être signalées comme telles, sous peine de s’installer comme des faits dans le débat public sur ce sujet.

Notre observation ne révèle aucun des signes habituels d’une opération d’influence structurée : pas de comportement inauthentique coordonné, pas de lien documenté avec un acteur étatique ou une organisation, pas de séquençage temporel qui trahirait un pilotage centralisé. Faute de ces éléments, parler d’opération d’influence irait au-delà de ce que les données recueillies permettent d’affirmer.

Le phénomène observé se situe donc dans un entre-deux, qu’on peut qualifier d’hybride : une contestation avant tout organique, portée par des réactions spontanées à des faits en partie documentés, à laquelle vient s’ajouter une coordination partielle et informelle de certains narratifs par un nombre restreint de pages relais. Cette qualification pourrait évoluer si de nouveaux éléments apparaissaient : comportements inauthentiques avérés, traçabilité des financements, ou schémas de publication synchronisés.

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